« J'ai aimé le défi parce que j'ai passé plus de temps avec mes parents » c'est le témoignage qui me touche le plus

Entretien avec Eneko Jorajuria, pilote du dispositif 10j sans écran

interview

Alors que l’édition 2026 du dispositif désormais célèbre 10j sans écran s’est terminé fin mai, Pouce! s’est entretenu avec son organisateur, Eneko Jorajuria, un acteur engagé pour aider les familles à reprendre le contrôle.

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Description
Publié le 25/06/2026
Par Benjamin Gans

Quel est le bilan de cette édition 2026 ?

Eneko Jorajuria: On n’a pas encore fait le bilan. Il faut un certain temps pour faire remonter les données. On va faire passer un questionnaire auprès des parents et des enfants pendant les semaines qui arrivent, pendant tout le mois de juin. Le bilan effectif sera publié à la rentrée.

En revanche, vous savez combien de personnes et d’établissements ont été touchés ?

E.J. : Oui, 967 établissements se sont inscrits sur le site, ce qui représente environ 138 000 enfants. On sait qu’il y a des villes, des écoles, des établissements qui participent au défi sans forcément nous en informer. Donc si on devait faire une estimation, je pense que le défi a impacté un millier d’établissements scolaires et de structures d’accueil de la petite enfance, et à peu près 150 000 enfants de zéro à 18 ans pour cette édition 2026. C’est une participation supérieure à celle de 2025, qui était elle-même supérieure à 2024, etc. Chaque année la participation est plus importante. En 2025, c’était 800 établissements, pour environ 120 000 enfants. L’année d’avant, c’était autour de 500 établissements pour 60 000 enfants environ.

Comment 10j sans écran a débuté ?

On avait commencé ça en 2018. Je suis enseignant dans une école du Pays Basque, et on avait découvert le défi 10 jours sans écran et la méthodologie de Jacques Brodeur, un Québécois qui avait conçu ce défi au début des années 2000. Face à l’intérêt et au succès de l’opération dans notre école, on se disait que c’était un projet qui méritait d’être mieux connu. Notre idée, ça avait été de proposer un défi collectif pour le rendre plus visible, c’est-à-dire que toutes les écoles qui le souhaitaient puissent le faire aux mêmes dates, au printemps. La première année, 35 écoles y avaient participé. C’était déjà au-delà de nos espérances. Et puis chaque année on a décidé de renouveler l’opération, et chaque année la participation a augmenté.

Quelle est la répartition entre établissements de la petite enfance, primaire, collège ? Est-ce que ça touche plus les collégiens ou les écoles élémentaires ?

E.J. : Ce sont surtout des écoles primaires qui participent à ce défi pour tiers des structures inscrites. Ensuite il y a les crèches, puis des collèges, et puis quelques lycées, vraiment très peu. Je pense que la méthodologie qu’on propose fonctionne très bien en école primaire. Elle a besoin d’être adaptée au collège et au lycée. C’est quelque chose qu’il faut travailler, parce que le rapport aux écrans des lycéens est différent de celui des enfants d’école primaire.

« C’est un défi qu’on propose aux enfants, pas du tout obligatoire »

Et pourquoi ce chiffre de 10 jours ? Pourquoi pas une semaine, ou 15 jours ?

E.J. : Jacques Brodeur était un enseignant d’éducation physique et sportive québécois qui avait milité depuis les années 1980 pour dénoncer les effets des médias et des écrans sur le comportement et le vivre-ensemble des adolescents. Il s’était beaucoup engagé contre l’augmentation de la violence dans les contenus proposés aux enfants, et contre le marketing à l’école. Sur la fin de sa carrière, il avait découvert le programme SMART, conçu par l’université de Stanford sous la direction du professeur Thomas Robinson. Ce programme d’éducation à la réduction de la télévision, des jeux vidéo et des DVD s’adressait à des enfants de 8-9 ans. C’était un programme de six mois, avec au cours de ces six mois un exercice de déconnexion numérique de 10 jours, précédé d’une sensibilisation sur les effets du trop de temps passé devant les écrans.

Les résultats avaient été très prometteurs : les enfants ayant suivi ce programme avaient réduit leur consommation d’écrans de loisir, avaient perdu du poids, et les enseignants avaient constaté une baisse des comportements agressifs dans la cour de récréation. Les parents, eux, avaient constaté une baisse des comportements consuméristes à la maison. Et de manière assez remarquable, les fratries et les parents dont les enfants avaient suivi le programme avaient également modifié leurs propres habitudes concernant la télévision et les jeux vidéo ,  alors même que le programme ne s’adressait pas directement à eux.

C’est fort de ces résultats que Jacques Brodeur avait lancé le défi 10 jours sans écran. C’est donc pour ça que le défi dure 10 jours : parce qu’il se base sur ce programme scientifique.

Quand une école veut s’inscrire, elle va sur le site et après, qu’est-ce qui se passe ? On lui fournit du contenu, une méthodologie ?

E.J. : On essaie d’accompagner le plus possible les écoles. Il y a une certaine méthodologie accessible en ligne. On peut aussi participer à des visios pour expliquer comment ça fonctionne. Ensuite, on distribue aussi, pour ceux qui en font la commande, des kits pédagogiques. Chaque enfant peut recevoir un carnet de bord, dans lequel il y a des activités pédagogiques à mener en classe ou à la maison, et des pages dédiées à comptabiliser les points gagnés pendant le défi. On propose aux enfants de gagner le plus de points possible pendant ces 10 jours. La journée est découpée en six tranches horaires : le matin, le repas de midi, l’après-midi, le repas du soir, l’après-dîner, et la soirée. Chaque fois que l’enfant se passe d’écran sur une de ces tranches, ça lui rapporte un point. Il peut donc gagner jusqu’à 60 points sur 10 jours, avec des points bonus le week-end et le mercredi. Tous les points sont cumulés dans la classe, et on met un grand compteur collectif sur la façade de l’école pour maintenir une motivation collective. Dans les kits, il y a aussi une grille de points, des encouragements de sportifs ou de personnalités du monde artistique, un guide destiné aux parents qui explique les enjeux du défi, son fonctionnement, et qui donne des astuces pour l’accompagner au mieux. On distribue aussi des badges que les enfants portent pendant toute la durée du défi, et des affiches à mettre dans les classes. À la fin, on propose un questionnaire-bilan adressé aux enfants, aux enseignants et aux parents pour essayer de mesurer l’impact du défi dans l’école ou sur le territoire.

«40 % des enfants disent avoir réussi à se passer complètement des écrans de loisir pendant les 10 jours»

 

Vous dites 10 jours sans écran, mais c’est compliqué de supprimer complètement les écrans. Votre objectif, c’est vraiment que les gens s’interrogent sur l’impact des écrans ?

E.J. : Il s’agit des écrans de loisir. C’est 10 jours sans écran de loisir, parce que c’est là que les enfants passent le plus de temps, davantage en loisir qu’en classe. Ça pose des problèmes de sédentarité, de sommeil, etc. L’idée, c’est d’éduquer à la réduction du temps d’écran. Je sais que les usages comptent, mais c’est vraiment ce temps-là qui est en jeu : se rendre compte qu’on passe vraiment beaucoup de temps et que ça peut être nuisible. L’idée, c’est d’essayer de changer les habitudes. C’est un défi qu’on propose aux enfants, pas du tout obligatoire. Les enfants ont le choix d’y participer ou non. On ne les juge pas s’ils ne veulent pas y participer. On propose des certificats à ceux qui ont réussi, avec différents niveaux selon ce qu’ils ont accompli. Dans les questionnaires qu’on reçoit, 40 % des enfants disent avoir réussi à se passer complètement des écrans de loisir pendant les 10 jours. Et 72 % disent avoir réussi à s’en passer pendant au moins 7 jours complets. Il y a donc un vrai effort qui est fait.

« J’ai aimé le défi parce que j’ai passé plus de temps avec mes parents. » C’est ce qui me touche le plus.

 

Est-ce que vous proposez des choses pour prolonger l’expérience après les 10 jours ?

E.J. : J’aimerais bien être en capacité de le faire un jour. Si on revient à la source du programme SMART, il y avait cette sensibilisation au départ, puis l’exercice de déconnexion, et ensuite on poussait les familles à conserver un budget de 7 heures d’écran de loisir par semaine, soit 1 heure par jour. Moi j’aimerais bien qu’on puisse proposer un programme complet avec une préparation en amont, un vrai exercice de déconnexion, et un prolongement. Mais pour le moment on n’a pas cette capacité là.

Est-ce qu’on met les réseaux sociaux dans les écrans de loisir ?

E.J. : Oui, les réseaux sociaux font largement partie des écrans de loisir. C’est toujours difficile de distinguer les écrans du travail des écrans pour le loisir, et ce défi aide justement à mieux faire cette distinction ,  à identifier les écrans qui nous rendent service et ceux qui ne nous rendent pas service. Les frontières sont parfois bien camouflées.

Quels sont les témoignages qui vous ont le plus touché au fil des années ?

E.J. : Ce qui me touche le plus personnellement, c’est ce qui ressort comme étant le plus apprécié par les enfants dans les questionnaires. Ce qui revient le plus : « J’ai aimé le défi parce que j’ai passé plus de temps avec mes parents. » C’est ce qui me touche le plus. Il y a aussi, pas chez la majorité, mais chez une bonne partie des enfants et des parents ,  une perception d’amélioration dans la relation parents-enfants : les disputes auraient baissé, et l’humeur aurait été meilleure pendant le défi. Une partie des parents le confirment également.

Et en classe aussi, peut-être ?

E.J. : J’ai vraiment l’impression que l’impact se fait surtout sentir dans la famille. Les parents sont très largement favorables, 95 % souhaitent que l’école propose à nouveau le défi l’année suivante. Il semble qu’ils se sentent aidés dans leur action éducative. C’est pour eux une belle occasion de remettre en place les habitudes familiales, d’en rediscuter, que ce soit avec les enfants ou même dans le couple. 100 % disent que le défi aide à mieux maîtriser la place des écrans et à adopter des habitudes de vie plus saines. Je trouve que c’est un des points les plus intéressants : le défi a l’air de créer une dynamique tout à fait favorable au changement d’habitudes. Cela dit, je ne suis pas en mesure de dire qu’il provoque de vrais changements durables. Il faudrait une évaluation scientifique rigoureuse ,  comparer des écoles qui n’ont pas fait le défi avec des écoles qui l’ont fait, etc. Mais il y a vraiment cette impression qui se dégage. Et les enfants qui disent avoir vécu l’expérience de manière positive sont tout à fait majoritaires.

Le sujet, c’est aussi ce que ça révèle : l’importance de l’implication des parents dans ce défi. Parce que c’est 10 jours sans écran pour les enfants, mais ça mobilise complètement les parents. S’il n’y a pas de mobilisation des parents, c’est compliqué.

E.J. : Tout à fait. D’après les questionnaires, les enfants qui disent s’être sentis encouragés par les adultes ,  parents ou adultes de l’école ,  réussissent mieux le défi. Donc c’est un facteur déterminant. Et je ne vous l’avais pas mentionné, mais 60 % des parents disent que pendant le défi, ils ont eux-mêmes réduit leurs écrans. Donc le rôle des parents est essentiel. À partir du moment où un enfant décide de faire le défi, ça a forcément un impact sur la vie familiale : pendant 10 jours, il faut se réorganiser. Les parents en profitent souvent pour encourager leur enfant et prendre certaines dispositions pour lui faciliter la tâche. C’est un défi qui ne laisse pas les parents seuls face à une situation où, au quotidien, il est pratiquement impossible de réguler les écrans face à une industrie numérique très puissante, qui a su anticiper et déployer des forces incroyables. Les parents subissent complètement cette situation. Le défi est là pour renforcer leur rôle et leur capacité à mieux gérer les écrans.

Vous parliez des activités alternatives,  des cahiers, des ateliers, la cuisine… Est-ce qu’il y a un volet organisé autour de ça ?

E.J. : Oui, c’est un ingrédient important du défi. Pendant les 10 jours, les enseignants, avec les parents et les associations de quartier ou de village, construisent ensemble un programme d’activités alternatives aux écrans. Un enfant qui fait le défi peut ainsi participer à un tournoi de foot, un tournoi de cartes, un atelier cuisine, de la danse, ou n’importe quelle activité sans écran, proposée gratuitement, par des parents bénévoles, des enseignants sur le temps hors scolaire, des associations, ou parfois la mairie ou la collectivité territoriale.

Du coup, pour changer d’échelle, vous touchez 1 000 établissements sur 60 000 en France, est-ce qu’il faut des moyens de communication, des moyens politiques ?

E.J. : Concrètement, on a besoin de soutien financier. L’année dernière, on a eu un déplacement ministériel pour le lancement du défi, avec la ministre de l’Éducation nationale. On pensait que derrière il y aurait des soutiens, mais pour le moment, il n’y a pas du tout de soutien financier à ce niveau-là. Ce soutien est vraiment nécessaire pour que le défi continue à se développer : pour mieux accompagner les équipes, mettre en place une action-recherche avec des chercheurs pour évaluer l’impact du défi et l’améliorer, distribuer plus de kits dans les écoles. Il y a aussi une question d’indépendance vis-à-vis de l’industrie numérique dans la prévention. Tant qu’il y aura des liens avec cette industrie, on ne pourra pas faire tranquillement la promotion de la déconnexion et de la réduction du temps d’écran.

«On parle beaucoup des études qui montrent les effets délétères des écrans, mais je pense qu’il manque des études qui montrent les bienfaits de la déconnexion. »

 

Pour terminer, le sujet dont tout le monde parle, c’est l’IA. Comment on intègre cette donnée dans le dispositif 10 jours sans écran ? Est-ce qu’on prévoit un 10 jours sans IA ? Est-ce que c’est intégré dans la réflexion ?

E.J. : Pour le moment, je ne vois pas ce qu’on peut faire en lien avec l’IA dans les 10 jours sans écran. Ce qui me semble intéressant à observer, c’est ce qui se passe autour des actions de déconnexion, qui sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus documentées. On parle beaucoup des études qui montrent les effets délétères des écrans, mais je pense qu’il manque des études qui montrent les bienfaits de la déconnexion. Il y a par exemple une classe de quatrième qui a été suivie par Channel 4 en Grande-Bretagne et par l’université de York : ces élèves ont dû déposer leur téléphone dans une urne transparente fermée à clé pendant trois semaines. C’était dur au début, mais les résultats ont montré une amélioration du sommeil et du bien-être. Je pense que si les 10 jours sans écran ont des extensions à faire, ce serait plutôt dans ce sens-là : proposer des expériences de déconnexion plus longues, davantage centrées sur le téléphone portable.