« Je peux passer 8 heures dessus » Les accros à Chess.com Quand les échecs en ligne deviennent hyper addictifs Dark patterns Valorisés et reconnus pour leur caractère éducatif, les échecs semblent à mille lieues des logiques addictives. Pourtant, avec Chess.com, ils se transforment aussi en machine à capter et à monétiser l’attention. 5 min d’attention Attention l'abus d'échec peut être dangereux pour la santé Publié le 01/06/2026 Par Martin Lapouille « Il m’est arrivé de passer 8 heures dessus. » Quand Mathis, 29 ans, nous montre son téléphone, il hésite entre satisfaction et gêne. Sur son application Chess.com, ce monteur freelance aligne près de 600 jours consécutifs de jeu. « C’est bizarre, mais j’en suis un peu fier », admet-il, avant de reconnaître un rapport « assez malsain » aux échecs. Comme lui, ils sont des millions à s’être pris au jeu ces dernières années, portés par le confinement de 2020… et par une nouvelle visibilité venue des réseaux sociaux. Sur Twitch, YouTube ou Instagram, une génération de streamers a en effet transformé ce jeu d’apparence austère en spectacle interactif, dopé par des cadences ultrarapides. Fondé en 2007, Chess.com revendique aujourd’hui plus de 250 millions de membres (100 millions en 2022), et des revenus qui dépassent les 100 millions de dollars. Loin, très loin devant son alternative libre et open source créée par un Français, Lichess. Et contrairement à ce concurrent qui fonctionne grâce au mécénat, le modèle de Chess.com repose sur les abonnements et la publicité, et donc, sur une adaptation du jeu aux règles de l’économie de l’attention. Extrait du dernier rapport d’activité 2025 de chess.com. Source : https://www.chess.com/board-reports Les échecs du matin au soir Le matin, parfois dès le réveil, Mathis a ainsi son petit rituel : « Je fais mes objectifs », nous glisse-t-il. Comprendre : des puzzles, des problèmes positionnels qu’il résout chaque jour religieusement pour maintenir son streak, du nom de ce mécanisme bien connu des utilisateurs de Snapchat, qui récompense l’assiduité quotidienne par des badges enflammés. « Ça réveille mon esprit ». Et quand vient le soir, les sessions peuvent s’étirer. « J’ai pu passer des nuits entières à jouer, à me coucher à 3 ou 4 heures du matin. Le pire, c’est que je ne suis pas si bon que ça », s’amuse-t-il. À ce jour, il totalise 6 400 parties et 591 heures de jeu sur l’application, sans compter les casse-têtes quotidiens. « Dès que j’avais un trou, je lançais une partie » « Continuez dans cette voie ! » « Vous y êtes presque ! » Chess.com ne lésine pas sur les flatteries. Chaque partie donne envie d’avoir accès à ce coach virtuel qui nous félicite constamment. Récompenses visuelles, confettis après chaque victoire, notifications, défis hebdomadaires, classements dynamiques… Comme sur les réseaux sociaux, tout concourt à maintenir l’engagement au maximum, afin d’engranger du revenu publicitaire. Le design sonore, notamment, fait l’objet d’un soin particulier : le bruit des pièces et des clics est souvent cité par les joueurs comme un élément séduisant. À force de répétition, ces signaux deviennent familiers, associés au plaisir de la victoire ou d’un coup réussi. Ajoutez à cela une couche de gamification (badges, niveaux, quêtes), et les échecs version Chess.com se rapprochent de Candy Crush. L’obsession du classement Elo Le tourbillon des parties, Robin en a fait l’expérience. Ce quadragénaire est « parti dedans » lors d’un épisode professionnel stressant et très prenant. « Dès que j’avais un trou, je lançais une partie. Puis 2, 3, 4, 5… ». Au cœur de l’envie de rejouer, le classement Elo (le système de notation entre joueurs), qui conforte ou malmène l’ego. « Tu le regardes tout le temps », confirme Mathis. « Si je gagne, j’ai un boost de confiance. » « Quand je suis angoissé par le boulot ou que j’ai peu de commandes, j’ouvre l’application, c’est dérivatif. Ça fonctionne comme un refuge. » Robin décrit la même logique : après une défaite, il enchaîne les parties « jusqu’à remonter ». Pour ne pas dire « se refaire », pour celui qui a aussi été amateur de poker en ligne. Il constate aussi une escalade vers la vitesse : « Plus ça devenait addictif, plus j’avais envie d’enchaîner les coups rapidement. » Il se l’explique : « La dopamine, lorsque tu réussis ton enchaînement, tu as envie qu’elle vienne plus vite, donc tu raccourcis les cadences. […] J’ai fini par ne plus faire que du bullet » [des parties dans lesquelles les coups doivent être joués en moins d’une minute, ndlr]. « Dès que j’avais deux minutes au travail, j’allais aux toilettes et j’enchaînais 2-3 parties. » S’il en parle au passé, c’est qu’il a depuis trouvé le moyen de réguler cette pratique très chronophage, notamment grâce à un suivi médical. Car si cette addiction peut paraître anodine de l’extérieur, le quadragénaire raconte cela comme une souffrance : il cite la culpabilité, la perte de sommeil et les effets délétères sur son humeur. Renouer avec le réel La solution pour sortir de cette boucle ? Peut-être renouer avec des parties IRL (in real life), comme l’a fait le journaliste Stuart Kenny. Il raconte comment, après 20 000 parties en ligne, il a désinstallé l’application pour retrouver une pratique plus apaisée, avec des adversaires en chair et en os. Reste une dernière épreuve, lorsque l’on se résout enfin à désinstaller Chess.com. Car une ultime supplique s’affiche : « Vous arrêtez les échecs ? Qu’en penseraient vos parents… Un dernier problème ? Juste un rapide ? ». Sources Les plateformes d’échecs en ligne : entre marchés et communs, tic & société, 2025 Are Online Chess Players Trapped Pigeons?, Martin B. Justesen, Substack My online chess addiction was ruining my life. Something had to change, The Guardian Comment Chess.com a maté les échecs , Les Echos My Life Depends on Playing Chess 40 Times a Day, The Atlantic Chess.com atteint les 250 millions de membres !, chess.com