Et si l'équipe gagnante du Mondial était celle qui scrolle le moins ? « Ça peut te déconcentrer plus qu’autre chose » Dans l'actu Comment les réseaux sociaux affectent le quotidien des footballeurs participant à la Coupe du monde 6 min d’attention Publié le 18/06/2026 Par Vincent Marcelin Particulièrement scrutés en période de compétition internationale, les joueurs de football sont exposés en ligne à une forte pression et à des critiques parfois virulentes à l’impact non négligeable sur leur santé mentale et physique. Pendant le Mondial nord-américain, le gardien de la République démocratique du Congo Lionel Mpasi n’aura pas que les tirs adverses à arrêter. Comme tous les joueurs disputant la Coupe du monde 2026, le portier du Havre, qui a tenu en échec le Portugal de Cristiano Ronaldo, mercredi 17 juin à Houston, (1-1), devra également faire face à un flux continu de jugements positifs et négatifs publiés sur les réseaux sociaux. « Les gens, si tu leur donnes un ballon, ils ne savent pas quoi en faire. Pourtant tout le monde donne son avis, donc ce n’est pas important », confie avec un sourire le joueur de 31 ans, confortablement assis dans le fauteuil d’une brasserie parisienne quelques semaines avant de s’envoler pour les États-Unis. « À mon avis, la plupart des joueurs sont blindés psychologiquement et ils n’ont pas besoin des réseaux sociaux pour savoir s’ils ont fait un bon ou un mauvais match.» Franck Le Gall, médecin de l’équipe de France « Les réseaux sociaux permettent d’être connecté avec qui on veut à l’autre bout du monde. Cet aspect est fantastique. Malheureusement, il y a aussi de très mauvais côtés, qui peuvent faire des ravages et provoquer des drames », affirmait à ce sujet le sélectionneur français Didier Deschamps dans un entretien au Parisien publié le 7 juin, en évoquant notamment les conséquences psychologiques du « harcèlement sous anonymat » sur Internet. Selon le médecin des Bleus, Franck Le Gall, les Bleus s’habituent toutefois à ne pas tenir compte des commentaires en ligne. « À mon avis, la plupart des joueurs sont blindés [psychologiquement] et ils n’ont pas besoin des réseaux sociaux pour savoir s’ils ont fait un bon ou un mauvais match. Leur référent, ça reste Didier Deschamps, donc si vraiment il y en a un qui doit les recadrer, dans un sens ou dans l’autre, c’est Didier », avance le docteur attitré de l’équipe de France, en poste depuis 2012. Lionel Mpasi s’est effectivement accoutumé au fait de recevoir de nombreux commentaires peu bienveillants en ligne lors de grands tournois internationaux, après avoir été déjà visé par de multiples critiques virtuelles lors des deux Coupes d’Afrique des Nations qu’il a disputées (les CAN 2023 et 2025). « Pendant ces compétitions, il y a toujours un moment où ça a parlé de moi sur les réseaux », rapporte le gardien formé au Paris Saint-Germain. Lionel Mpasi, gardien de l’équipe de la République Démocratique du Congo (DR/Lionel Mpasi) Auteur d’une sortie manquée qui offre un but à la Zambie, lors de la première rencontre de la RDC à la CAN 2023 en Côte d’Ivoire (1-1), Lionel Mpasi subit d’abord lui-même les foudres des réseaux sociaux à la suite de la rencontre. « Je me suis fait démonter. Mes amis m’envoyaient des messages de fou, qui a la longue peuvent te démoraliser », assure le natif de Meaux (Seine-et-Marne). Lors de la dernière CAN au Maroc, c’est après avoir soutenu un coéquipier critiqué par les internautes à la suite du match nul de la RDC face au Sénégal (1-1) qu’il se heurte une nouvelle fois à des réactions virulentes. « Arthur Masuaku [latéral gauche de la sélection congolaise] était chahuté sur les réseaux sociaux. J’étais avec lui en chambre, il a deux enfants et une femme, je voyais que ça l’affectait », contextualise l’ancien Ruthénois. Après avoir posté une story sur Snapchat au ton vindicatif pour prendre la défense de son coéquipier, Lionel Mpasi se voit contraint de la supprimer devant l’avalanche de commentaires négatifs qu’elle suscite. Un temps libre important occupé en partie par les réseaux sociaux Lors de la Coupe du monde, celui qui compte un temps d’écran d’environ 7 heures par jour tentera de limiter son usage des réseaux sociaux, malgré le temps libre important dont il devrait disposer en dehors des matchs. « J’aimerais être moins sur mon téléphone », admet Lionel Mpasi, utilisateur compulsif de Snapchat, Instagram et Twitter, plateformes qu’il essaiera de consulter le moins possible au cours du Mondial. Contrairement à leur saison en club, lors de laquelle les joueurs peuvent rentrer chez eux après les rencontres et les entraînements, les footballeurs disputant une compétition internationale demeurent au sein du groupe 24 heures sur 24, loin de leur domicile et de leur famille. « En sélection, on est un peu confinés, donc on est obligés de s’occuper sur le téléphone, sur la tablette ou en regardant des séries… Il n’y a pas 10 000 autres choses à faire », souligne le milieu défensif du Stade Brestois Joris Chotard, qui a disputé l’Euro Espoirs 2021 en Hongrie et en Slovénie ainsi que les JO de Paris 2024 avec les Bleuets. « C’est quelque chose [l’impact potentiel des réseaux sociaux] qu’on prend au sérieux dans la préparation» Philippe Tscholl, médecin de l’équipe suisse Pour limiter l’utilisation des réseaux sociaux pendant une grande compétition, le médecin de la sélection suisse Philippe Tscholl insiste sur l’importance du lieu de résidence des footballeurs. « C’est quelque chose [l’impact potentiel des réseaux sociaux] qu’on prend au sérieux dans la préparation concernant le choix de l’hôtel. Il faut trouver des endroits avec des plages de rencontre [entre les coéquipiers] », estime-t-il, ce qui suppose que la sélection ne loge pas aux côtés de visiteurs extérieurs. Le médecin helvète compare l’hôtel de taille modeste mais exclusivement réservé à la sélection où la Nati avait logé à Stuttgart (Allemagne) pendant l’Euro 2024, « où les joueurs étaient toujours ensemble en bas » [dans une salle de réception], à l’hôtel de dimension plus importante choisi lors de la Coupe du monde 2022 à Doha (Qatar), où « les joueurs restaient dans leur chambre » afin de réduire les interactions avec les autres clients. La « création d’environnements sains et favorables », qui limitent dès lors l’exposition des joueurs aux effets négatifs des réseaux sociaux, constitue ainsi la première recommandation avancée à l’approche du Mondial 2026 par neuf chercheurs dans une synthèse d’expertise en médecine du sport publiée en mai dans la revue de référence Sports Medicine. Des impacts potentiels sur la santé physique et mentale Médecin du sport et ancien membre du staff du Stade Brestois, mais également des sélections camerounaises et mauritaniennes, Yannick Guillodo a, lui, observé le développement d’un usage impulsif et généralisé des smartphones chez les footballeurs qu’il a observés lors de compétitions internationales. Au moment de la CAN 2009 en Angola, deux ans après l’apparition de l’iPhone, le médecin explique avoir vu les joueurs camerounais utiliser leur téléphone à petites doses et consacrer leur temps libre à des activités de groupe (tournois de fléchettes, flipper, baby-foot, etc.). Dix ans plus tard, à l’occasion de la Coupe d’Afrique en Égypte, les smartphones occupaient une place bien plus importante dans le quotidien des Mauritaniens. « Ils avaient tous deux ou trois smartphones en poche. Deux minutes avant de commencer un entraînement, les joueurs étaient sur leur téléphone, de même qu’en salle de soins. Leur attention était complètement phagocytée par leur téléphone », relate Yannick Guillodo, auteur de l’ouvrage Le smartphone tue (Éditions Baudelaire, 2023). Évoquant un phénomène d’hyperconnexion fréquent chez des footballeurs professionnels, qui peuvent passer d’après son expérience « dix à douze heures assis par jour », une sédentarité problématique selon lui, le médecin du sport alerte sur les dangers d’une sur-utilisation du téléphone portable sur la santé physique, en estimant qu’une heure de smartphone par jour augmente de 20% cardiométabolique (terme désignant les liens entre maladies cardiovasculaires et troubles du métabolisme). « Les gars, je vous conseille de couper les réseaux » Philip Tshcoll met aussi en avant l’impact des plateformes numériques sur la santé mentale des joueurs de football. D’après une étude publiée en mars 2026 dans la revue américaine Frontiers in Psychology et menée auprès de 912 athlètes de différents sports âgés de 12 à 24 ans, à laquelle le médecin helvète a fait participer de jeunes footballeurs professionnels et amateurs, 63,6 % des sportifs ont déploré que les réseaux sociaux interféraient avec leur entraînement ou leur récupération, 49,8 % ont déploré des effets négatifs sur le sommeil et 24,6 % ont expliqué avoir ressenti du stress ou de l’anxiété en lien avec les réseaux sociaux. « Il est vraiment important de connaître les joueurs pour les aider à utiliser les outils numériques », juge Philipp Tscholl, qui travaille en étroite collaboration avec le service communication de la sélection suisse afin de limiter les sollicitations virtuelles pour les footballeurs. S’ils permettent aux footballeurs de rester en contact avec leurs familles, les réseaux sociaux peuvent également risquer de détourner les joueurs de leurs objectifs sportifs. « Pendant la CAN 2023, Cédric Bakambu [attaquant de la République démocratique du Congo] nous avait dit : « Les gars, je vous conseille de couper les réseaux ». Et il a totalement raison : ça peut te déconcentrer plus qu’autre chose », témoigne Lionel Mpasi. « Si tu es toujours à regarder ce qui se dit sur toi sur les réseaux, forcément, au bout d’un moment, ça t’impacte. Qu’on le veuille ou non, on n’est pas des Avengers », complète le gardien havrais. Afin de limiter la pression venue des plateformes numériques, certains internationaux font même le choix de se priver de leur téléphone portable pendant un tournoi. « Si je dois participer à la prochaine phase finale [du Mondial], je ne prendrai pas mon téléphone », a révélé dans un entretien accordé à France Football l’avant-centre brésilien Richarlison, finalement absent de la liste de la Seleção cet été, qui s’est dit « perturbé » par l’ « attention [numérique] sur lui » lors de la Coupe du monde 2022. Cette déclaration résonne avec les mots de l’un de ses coéquipiers en sélection, Casemiro, qui dispute, lui, le Mondial nord-américain. « Si nous pouvions un peu réduire notre utilisation des réseaux sociaux pendant la Coupe du Monde, ce serait vraiment bien. Aucun être humain n’est prêt à absorber cette immense densité d’informations à laquelle nous sommes exposés aujourd’hui via nos téléphones », déclarait fin mai le milieu défensif de Manchester United. Un rappel utile que les footballeurs, autant médiatisés et populaires qu’ils soient, disposent, eux aussi, d’un droit à la déconnexion. Pour aller plus loin sur ce sujet, écoutez l’interview que nous a donnée Pablo Longoria, directeur sportif de River Plate, ancien président de l’Olympique de Marseille.