Comment la surveillance entre proches transforme nos relations grandir sous GPS, sentiment rassurant ou contrôle toxique ? Dans l'actu Près de la moitié des parents ont déjà géolocalisé leur enfant et le suivi réciproque gagne aujourd’hui les couples et les amitiés. Entre sécurité réelle et simple sentiment de sécurité, que gagne-t-on vraiment à savoir en permanence où sont ceux qu’on aime ? 4 min d’attention Publié le 08/09/2026 Par Julie Houmard « À ce soir ! » Il est 7h35. Comme tous les matins, Sacha, 11 ans, déplie sa trottinette, allume sa montre connectée et file vers le collège. À peine la porte de la maison a-t-elle claqué que sa mère, Amandine, saisit son smartphone et ouvre l’application qui lui permet de suivre le trajet de son fils. 10 minutes plus tard, Sacha est bien arrivé, la voilà rassurée. D’après une étude IFOP de 2025, 46 % des parents déclarent avoir déjà utilisé un outil de géolocalisation pour leur enfant. Mais à suivre les jeunes à la trace, les parents ne sont-ils pas en train de fragiliser la relation de confiance qu’ils construisent avec eux tout en alimentant une peur diffuse du monde extérieur ? Un pansement posé sur l’anxiété parentale La sécurité est l’argument principal des parents au moment de l’achat du premier téléphone portable. Selon un sondage réalisé par Internet sans crainte, 81 % des parents qui ont choisi d’équiper leur enfant d’un smartphone le font pour sa sécurité. Ça se passe généralement à l’entrée en sixième, comme un rite de passage. Le collégien va devoir faire davantage de trajets seul et pour éviter de se ronger les sangs ses parents lui remettent le sacro-saint smartphone. Non seulement ils vont pouvoir communiquer avec leur enfant, mais ils pourront aussi le localiser à tout moment. Grâce à la Snap Map de Snapchat, le réseau social préféré des ados, Célia, maman solo de 46 ans, peut connaître l’emplacement de son adolescente. « Quand ma fille a commencé à sortir le soir, j’étais vraiment stressée, confie-t-elle. Savoir précisément où elle est me rassure ». De son côté, Sandrine, maman lyonnaise de trois grands enfants de 20, 22 et 26 ans, a demandé à la fratrie si elle voulait bien partager sa localisation. Tous ont accepté à condition qu’elle le fasse aussi. « Je crois qu’ils ont un peu pitié de moi. Ils ont déjà fait l’expérience de ne pas pouvoir me joindre donc ils savent que ça peut être utile et rassurant. J’ai conscience que c’est intrusif et qu’il ne faut pas en abuser ». Sécurité ou sentiment de sécurité ? Ce que ces deux mères de famille décrivent, les sociologues l’appellent la « careful surveillance ». Une surveillance principalement motivée par le souci de l’autre, mais qui produit des effets de contrôle. Si les enfants de Célia et Sandrine ont donné leur accord pour être pistés, certains parents ne s’embarrassent pas de ce consentement : des traceurs GPS, comme les AirTag d’Apple, conçus initialement pour localiser un objet, se retrouvent dans le fond d’un cartable ou dans la doublure d’un manteau. Une présence invisible justifiée par un impératif de sécurité face aux dangers qui entourent nos enfants. Accidents, prédateurs sexuels, enlèvements… Sans surprise, les médias et les réseaux sociaux alimentent la culture de la peur : les récits anxiogènes ont toujours attiré davantage l’attention que les nouvelles positives. Les auteurs d’une étude australienne, publiée dans la revue Surveillance & Society en 2023, expliquent également que les éditeurs d’applications de géolocalisation familiale « présentent systématiquement le monde comme un endroit dangereux et les parents comme ayant le devoir de protéger leurs enfants contre des menaces que leurs produits pourraient prétendument prévenir. » Le slogan de Life360, une application de partage de localisation très populaire aux États-Unis, illustre bien ce discours marketing qui fait de l’angoisse parentale un bel argument commercial : « When they’re ok, you’re ok », autrement dit, quand ils vont bien, vous allez bien. Pourtant, savoir où se trouve un proche ne signifie pas nécessairement qu’il est en sécurité et encore moins qu’on sera en mesure de le protéger à distance en cas de danger. Au fond, ces outils ne nous apportent pas grand-chose de plus qu’une illusion rassurante : « jusqu’ici, tout va bien ». Une surveillance qui n’est pas sans conséquences Plus préoccupant qu’une fausse promesse, ces outils de tracking risquent d’appauvrir la qualité de la relation parent-enfant. Avant leur apparition, l’autonomie et la confiance se gagnaient par la démonstration et le dialogue. L’enfant était acteur de sa propre sécurité : il devait avant tout prouver son sens des responsabilités et sa capacité à évaluer le danger. Nous sommes passés de « appelle-moi quand tu arrives », à une surveillance silencieuse et passive. L’outil censé maintenir le lien peut donc produire l’inverse : moins d’échanges et moins de confiance. Aujourd’hui, le suivi réciproque s’est totalement banalisé et se propage au-delà du cercle familial. C’est ce que confirme Noah, 17 ans, élève de terminale dans un lycée du bassin d’Arcachon : « Je partage ma position sur Snap et Insta avec 5 ou 6 potes. Avec ma copine aussi, bien sûr. De son côté, si elle ne voulait pas partager la sienne, c’est sûr que je le prendrais mal ! » En famille, en couple ou entre amis, la surveillance par GPS est devenue une preuve d’attachement et de confiance, au point que le refus d’être pisté s’apparente au fait d’avoir quelque chose à cacher. Tout cela ne doit rien au hasard : depuis des années, les applications et les géants de la tech nous ont appris à accepter de livrer toutes nos données sans broncher. En faisant de la géolocalisation un langage affectif et un devoir parental, ils ont réussi un vrai tour de force : imposer l’idée que nous en avons tous besoin et que s’en passer serait presque irresponsable.