L'enfer du contrôle parental « J’ai passé deux jours à tout configurer » : face aux écrans, la galère des parents pour définir un contrôle parental équilibré Dans l'actu Devenus incontournables, les écrans s’imposent dans la vie des enfants et des adolescents. Reste aux parents à définir leurs propres règles, parfois en naviguant entre différentes applications de contrôle parental, sans tomber dans le piège de l’hyper-surveillance de leur progéniture. 3 min d’attention Publié le 01/09/2026 Par Enora Foricher 67 % : c’est le nombre de parents qui déclarent avoir installé au moins une application de contrôle parental sur le smartphone de leur enfant, selon une étude de l’Arcom publiée en septembre 2025. Si l’on parle de simples règles pour encadrer les usages numériques, ce chiffre grimpe à 94 %. Pourtant, comme le racontent Célia, assistante familiale en Bretagne et mère de deux filles âgées de 11 et 9 ans, ainsi que Quentin, chef de produit informatique à Bordeaux et père d’un garçon de 11 ans et une fille de 7 ans, instaurer un contrôle parental est loin d’être une mince affaire. Âge, limite de temps, applications autorisées … Leurs deux aînés ont chacun reçu, pour leur 11e anniversaire, un smartphone. Un âge qui correspond à la moyenne observée par Ipsos, dans une enquête publiée en 2024 pour le compte de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN). Pour les deux parents, l’idée était de préparer leur enfant à la rentrée au collège, situé plus loin du domicile que l’école élémentaire, pour des questions de sécurité. Très vite, la dimension relationnelle entre aussi en jeu : prolonger leurs amitiés hors des murs de l’école, sur des applications de messagerie, devient indispensable pour ne pas se retrouver isolé socialement. « Dans la classe de ma fille, en 6e, il n’y a que deux élèves qui n’ont pas de téléphone », abonde Célia. Pas question, pour autant, de mettre entre leurs mains un appareil dont l’accès aux contenus est illimité. Le premier critère qui intervient est la limite du temps d’écran. Chez Célia, l’aînée dispose de son téléphone 1 h 15 par jour, avec une certaine souplesse selon le contexte (mauvaise météo, week-end en famille, etc.). De son côté, Quentin a opté pour une plage horaire, de 8 h 30 à 20 h 30, à l’issue de laquelle le téléphone de son fils est bloqué. Un véritable casse-tête pour les parents C’est surtout au moment de configurer les applications internes que les choses se corsent. « J’ai passé un temps infini à essayer de configurer tout ça : au moins deux jours. Et pourtant, je travaille dans le domaine de l’informatique », reconnaît Quentin. Célia explique, quant à elle, avoir régulièrement recours à ChatGPT, dès qu’elle a une question précise relative à la configuration. « J’ai quand même galéré à tout mettre en place, ce n’est pas du tout intuitif. Je pense que chaque application devrait proposer son propre contrôle parental, afin que ce soit plus précis. » Et pour cause : si les deux parents ont recours à l’application Family Link, l’outil de Google plébiscité par les familles pour sa gratuité, chaque application peut y être configurée avec précision. Par exemple, si Célia a fait le choix de ne pas installer YouTube sur le téléphone de sa fille, Quentin, lui-même grand consommateur de cette plateforme, a désactivé les fonctionnalités de recommandation de vidéos, ainsi que les Shorts. Il préfère abonner son fils à une liste précise de chaînes, liées à ses centres d’intérêt et adaptées à son âge, ainsi qu’à des chaînes éducatives. Même problématique pour les recherches en ligne. Safari, le navigateur d’Apple, est désactivé sur le smartphone du fils de Quentin, tandis que Célia a autorisé seulement quelques sites auxquels sa fille peut accéder, à savoir des pages web relatives à ses cours au collège ainsi que Wikipédia. L’entrée au collège de cette dernière, en septembre 2025, a aussi marqué la multiplication des stratégies de contournement. Et elle est loin d’être la seule : selon l’étude de l’Arcom citée plus haut, 45 % des adolescents interrogés admettent contourner régulièrement les règles imposées par leurs parents. Autorisée à utiliser WhatsApp, la fille de Célia a découvert des chaînes publiques sur lesquelles sont notamment repartagées des vidéos issues de YouTube et de Tik Tok. De la même façon, en utilisant Gemini par commande vocale, elle parvenait à accéder à YouTube. Sur Spotify, l’arrivée des vidéocasts, des podcasts filmés, a également compliqué les affaires de Célia, qui a compris que sa fille accédait à des contenus initialement publiés sur YouTube. Après de nombreuses recherches, la mère de famille est parvenue à désactiver cette fonctionnalité, permettant ainsi à sa fille de continuer à utiliser l’application pour écouter de la musique. Présentée innocemment comme un logiciel de montage vidéo et perçue comme un support de créativité par ses parents, l’application Cap Cut s’est révélée être un véritable prolongement de Tik Tok. Lorsqu’elle s’en aperçoit, Célia préfère limiter le temps d’utilisation de cette application à 20 minutes, plutôt que de l’interdire complètement. Privilégier l’éducation numérique à la restriction simple Pour Kirsten Martin-Meyer, fondatrice de Reconnect et rédactrice de guides à destination des parents, dont le premier porte sur l’introduction du premier smartphone, il est primordial d’inclure l’enfant ou l’adolescent dans le processus de contrôle parental des écrans. « Il faut accompagner les enfants vers l’autonomie numérique et, à mon sens, cela ne passe pas par l’interdiction, mais par la discussion, l’écoute de l’enfant et des problématiques qu’il rencontre lui-même », avance-t-elle. C’est justement le chemin que veut suivre Quentin, qui explique avoir découvert, au moment de l’installation, que Family Link n’était disponible que jusqu’aux 15 ans de son fils. « L’idée, c’est de lui donner un maximum d’autonomie numérique pour qu’au moment où ce contrôle prendra fin, il sache se débrouiller seul. » Pour introduire ce premier smartphone, le père de famille a même rédigé une charte d’utilisation dans laquelle il définit le téléphone comme « un outil qui peut être très utile, amusant et enrichissant ». Il précise : « Apprendre à bien l’utiliser est aussi important que d’apprendre à lire, à écrire ou à faire du vélo. » Puis il ajoute : « Le but n’est pas de te punir ou de te surveiller en permanence, mais de t’aider à construire de bonnes habitudes dès maintenant, afin que le téléphone reste un outil qui t’aide à grandir, et non quelque chose qui contrôle ton attention ou ton humeur. » Si Célia, tout comme Quentin, n’ont pas fait le choix de recourir à des « logiciels espions », comme un tiers des parents selon l’enquête publiée en 2024 pour le compte de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN), ils défendent tous deux leur droit d’accéder, sur demande, au téléphone de leur enfant si un doute émerge. C’est grâce à Family Link, qui permet aux parents de connaître le temps passé sur chaque application sans accéder à leur contenu, que Célia a parfois la puce à l’oreille. « Quand je vois que, pendant plusieurs jours, une application est plus utilisée que d’habitude, je me dis qu’il doit y avoir une histoire de vidéos sur lesquelles on peut faire défiler le contenu », explique-t-elle. Comme l’analyse Thomas Rohmer, fondateur d’OPEN, toutes ces tâches éducatives liées à la vie numérique des enfants peuvent représenter une véritable charge mentale supplémentaire pour les parents, accentuée par « des messages de prévention parfois contradictoires ». Une offre foisonnante et des méthodes innovantes C’est pour répondre à ce défi que de nombreuses autres applications de contrôle parental se sont développées. Thomas Rohmer recommande par exemple Safe Bear, une application française reposant sur l’intelligence artificielle, qui analyse les messages privés et les commentaires publics publiés sur les réseaux sociaux des enfants et adolescents utilisateurs. Elle envoie une notification aux parents dès lors que des contenus haineux, racistes, sexistes, homophobes, des menaces ou des situations de harcèlement en ligne sont détectés. Qustodio, Bark, Microsoft Family Safety, Kaspersky Safe Kids… Les options sont nombreuses. Même les opérateurs mobiles s’y mettent, à l’instar de Bouygues Telecom, qui a lancé son Mode Enfant en juin 2026, mais aussi de SFR et Orange. Maaike Coppens, mère d’une adolescente de 16 ans, a adopté une autre stratégie en créant Digi Badge, en janvier 2026. Encore en phase de test, l’application privilégie l’éducation numérique et prépare les adolescents à accéder au monde numérique grâce à des quiz adaptés à leur âge, à leur profil et à leur comportement. L’adolescent accède ensuite à des simulations sur plusieurs applications, telles que Snapchat, Instagram, TikTok et WhatsApp, au cours desquelles il doit prouver qu’il adopte les bons comportements en ligne. Comme s’il passait le code de la route ou le permis de conduire, l’application lui délivre ensuite un badge attestant qu’il est capable de naviguer en toute sécurité sur Internet. « L’idée de cette application est de passer du contrôle à la confiance mutuelle, autrement dit d’une logique de restriction à une logique d’éducation », résume la fondatrice de Digi Badge.