Low-stim : de l’économie de l’attention à celle de l’apaisement

Le silence et le calme, nouvelles fonctionnalités par défaut des réseaux sociaux ?

Tendances

Signaux faible mais tangible : l’émergence de contenus, activités, ou environnements conçus pour diminuer les surcharges sensorielles. Son nom : le low-stim, pour low-stimulation.

Décryptage de Laurent François

5 min d’attention
Description
Publié le 08/10/2026
Par Laurent François

L’intérêt pour le sujet décolle à partir de septembre 2025 auprès de publics sensibles (TDAH, parents de jeunes enfants…). Le low-stim est désormais en train d’influencer de nombreuses pratiques grand public et de susciter la convoitise des plateformes. 

Produire de la quiétude

Cousin du minimalisme digital, le low-stim vise à diminuer le bruit en ligne et plus généralement l’intensité des signaux. Contre la fatigue et la défiance des utilisateurs vis-à-vis des grandes plateformes, de nombreux conseils sont prodigués dans les réseaux sociaux. Sur TikTok, les low-stim mornings proposent des routines contre le burnout numérique. Le principe revendiqué : retarder l’entrée dans le flux continu des notifications, réduire la dopamine et les signaux non souhaités.

Ces routines se traduisent notamment par des matins sans smartphone, sans musique forte.

Mais le low-stim ne cible pas que nos usages numériques ; du côté des architectes d’intérieur, la “neuroesthétique” explose également. Ambiances tamisées, matériaux acoustiques, réflexions sur l’espace afin d’accroître les sentiments sécurisants : autant de manifestations concrètes qui prouvent que le low-stim essaie d’organiser les sensations qu’on éprouve. Sur Cosmos.so, la première émotion la plus recherchée est justement le calme. Sauf que cette définition prend des acceptions variées : à côté des paysages marins ou oniriques apparaissent rapidement des visuels de compléments alimentaires et même…des cigarettes.

Alice Pfeiffer rappelle dans Vogue que “c’est le principe même de la pensée magique : croire qu’un objet ou un rituel peut influer sur le cours des choses”. N’empêche que manifester cette recherche du beau et du low-stim peut avoir un impact bien réel sur nos vies.

 

“Une étude menée par des chercheurs de l’University College London constate que les personnes fréquentant musées, expositions, théâtres ou concerts une à deux fois par an voient leur risque de mortalité diminuer de 14 %, et de 31 % lorsqu’elles s’y rendent tous les quelques mois.”

Alice Pfeiffer

 

Idem pour les espaces de travail : les low-stim desk setups montrent des bureaux minimalistes, des casques à réduction de bruit qui ont comme objectif d’éviter toute distraction sensorielle. Finalement le pendant design des refuges temporels que les individus mettent en oeuvre comme le Asa-katsu (朝活) au Japon. Cette pratique consiste à utiliser les premières heures de la journée pour se consacrer à des activités personnelles comme lire, étudier, méditer, marcher, ou écrire, avant que la machine sociale et professionnelle ne se mette en marche. Le refuge est ici une avance prise sur le monde. Quelques heures où l’on n’est pas encore disponible.

Les plateformes redécouvrent l’intérêt des rituels

Emily Horgan, experte des médias à destination des enfants, a partagé une analyse très riche du dernier Netflix Kids Content Performance report. Son observation : Netflix est en train d’introduire des playlists de contenus low-stimulation à destination des très jeunes enfants. Elles regroupent des vidéos caractérisées par des rythmes beaucoup plus lents, des histoires plus simples, des voix douces. Et autour de ces contenus, des jeux et des activités sont suggérés afin de venir enrichir ces univers narratifs, notamment via une application dédiée, la Netflix Playground App.

Une stratégie mise en place dès 2022 quand Netflix lançait Bedtime stories with Netflix Jr, un podcast conçu avec des spécialistes du développement de l’enfant afin d’aider les parents à structurer des routines avant le coucher.

Horgan note là un changement de paradigme : le modèle de Netflix proposait initialement un streaming à n’importe quelle heure, en suggérant des contenus basés sur des algorithmes très pointus de compréhension des audiences, afin de déterminer ce sur quoi les utilisateurs allaient ensuite cliquer. Avec ces nouveaux rituels, Netflix redécouvre en quelque sorte la logique de programmation. Netflix passe d’une logique de harponnage de l’attention à une infiltration du lien social, familial, et ce dans la durée comme explicitement annoncé par Heather Tilert, Vice President, Animation Series, Kids + Preschool de Netflix :

 

“We’re really creating these thoughtful chain links in a kid’s journey from the very first time a parent chooses to introduce screen time to their kid up through the time they’re ready to graduate out of their kids’ profile”

Heather Tilert, Vice President, Animation Series, Kids + Preschool, Netflix

 

Une nouvelle industrialisation : celle de l’apaisement

Le low-stim signifie pour les acteurs de la tech qu’ils doivent parvenir à mieux distribuer leurs contenus et services en sachant non seulement quoi nous montrer, mais quand et avec quelle intensité les faire entrer dans nos vies intimes. L’enjeu économique est à première vue évident : le marché global des applications de santé mentale et de déconnexion numérique devrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars d’ici 2035. Ce virage correspond à une détresse bien mesurable : sur Google Trends, l’intérêt pour le mot-clé “burnout” a triplé depuis 2020 entre autres mesures.

Je pense cependant que les plateformes ont vu une autre urgence stratégique : pour qu’elles restent pérennes, elles doivent parvenir non seulement à capter l’attention mais surtout à apporter une forme de nouvelle valeur utilitaire.

Face à des individus de plus en plus conscients des dangers du doomscrolling sur leur santé mentale, les plateformes apprennent à promouvoir la…déstimulation. Netflix Playground est un cas d’école : certaines des activités proposées n’ont aucune métrique, ni aucune publicité, et contredisent ainsi l’influence algorithmique (ou algofluence) sur laquelle l’industrie numérique s’est fortement basée depuis plus de 20 ans.

La philosophie du rôle même de l’utilisateur est en train de changer : non plus uniquement consommateur de contenu, influenceur, ou même créateur, il semble devoir en plus gouverner son propre niveau de stimulation. Les fonctionnalités l’incitent à décider quand consommer un contenu ou non, à quel point son expérience doit être influencée par des algorithmes, qui a le droit d’avoir accès à quel niveau d’utilisation etc. Après avoir industrialisé la captation de l’attention, les plateformes commencent à industrialiser son apaisement.

En communication de crise, la règle est de toujours, toujours faire partie de la solution ; mais quand le silence et le calme deviennent un produit, sont-ils encore vraiment vertueux ?

 

Un article de Laurent François, auteur de « Cracker l’algorithme – réenchanter les réseaux sociaux » (Editions de l’aube, 2025)

Retrouvez sa veille et ses textes sur son substack « En vivance » https://laurentfrancois.substack.com/