“L'activisme attentionnel nous invite à devenir conscient des enjeux politiques de notre attention” Entretien avec Yves Citton interview Traducteur français d’Attensité !, Manifeste du mouvement de libération de l’attention (La Découverte, 2026), le chercheur et philosophe évoque dans cet entretien les sujets au coeur de notre actualité. 5 min d’attention Publié le 08/10/2026 Par Elsa Ferreira En matière d’économie de l’attention, Yves Citton est un pionnier. Près de 20 ans ans après le fondateur Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014) et neuf ans après Médiarchie (Seuil, 2017) le chercheur et philosophe suisse traduit Attensité !, Manifeste du mouvement de libération de l’attention (La Découverte, 2026), écrit par le collectif international d’activistes, d’artistes et de chercheurs et chercheuses The Friends of Attention. En août, il sortira Cultiver la curiosité à l’ère de la délégation algorithmique (ed. L’Aube). A l’heure de l’IA, de l’omniprésence des réseaux sociaux et d’une attention toujours plus capturée, comment l’économie de l’attention s’adapte à l’accélération des enjeux ? Interview. [crédit photo Benedicte Roscot] De « Pour une écologie de l’attention » en 2014 à « Attensité ! » cette année, comment avez-vous vu évoluer le domaine de l’économie de l’attention ? Au début, quand on parlait d’économie de l’attention, on nous prenait pour des martiens. Aujourd’hui, la plupart des gens sont sensibilisés. Il y a eu dans nos sociétés une prise de conscience générale. Avec Attensité !, l’approche est plus militante. L’un des éléments clés est le passage de la réponse individuelle à la réponse collective. Il faut des deux. Comme pour l’écologie, un million de petits gestes comptent. Mais ça ne suffit pas : il faut des changements structurels. En matière de recyclage, il vaut mieux éviter de produire des déchets plutôt que de se demander comment les recycler. Pour l’attention, c’est la même chose : il faut s’interroger sur nos milieux technologiques et les facteurs économiques qui les structurent. Ce niveau politique, législatif, de mouvement, de boycott, d’actions collectives est au cœur du manifeste Attensité !. Que pensez-vous des procès Meta et de l’interdiction des réseaux sociaux aux enfants ? Aux États-Unis, le juridique est une façon d’influencer la vie sociale et politique. Je préférerais que cela passe directement par des législations, mais ça va déjà dans le bon sens. Sur la question de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, de nombreux aspects me gênent. D’abord, il s’agit une fois de plus d’adultes qui infantilisent les enfants et leur disent quoi faire ou ne pas faire. Il faut aussi souligner que de nombreux mouvements de mobilisation ont été rendus possibles par les réseaux sociaux. Il serait dommage de les construire sans les plus jeunes. Enfin, fermer le robinet me semble être une réponse facile. Pour trouver des solutions satisfaisantes, il faut s’attaquer au capitalisme de plateforme en tant que régime économique et se demander “quel est le moteur économique de ces réseaux sociaux ?”. Nous voulons une structure économique et de financements des réseaux sociaux qui ne reposent pas sur l’extraction publicitaire. Dans Attensité !, l’attention est présentée comme un élément central dans nos maux contemporains. L’attention est une sorte d’interface entre ce que je vois et perçois, ce sur quoi je me pose des questions et ce que je comprends. Pour qu’un sujet devienne un enjeu sur lequel on agit, il faut que ça devienne un objet attentionnel collectif. Vous faites la différence entre attention et concentration. En 2018, vous évoquiez non pas une crise de l’attention mais au contraire une crise d’excès de concentration. Vous appeliez d’ailleurs à « être un peu plus distrait face aux injonctions qui nous viennent du haut ». Le philosophe Paul North a écrit The problem of Distraction, un livre très important sur la distraction. Il nous dit que ce qu’on appelle distraction est une attention portée à quelque chose que le pouvoir n’aime pas. Or si l’autorité veut vous rendre attentif à quelque chose de néfaste, il vaut mieux être distrait. Pour le collectif The Friends of Attention, l’attensité est la distraction centripète, c’est-à-dire qu’elle inclut un moment de distraction avant de revenir au centre. Roland Barthes, critique littéraire des années 60, disait que lire n’est pas être scotché au livre de la première ligne à la dernière ligne. On rêvasse, on lève les yeux, on pense à ce que cette phrase dit de notre vie, et cette respiration fait partie de la lecture. C’est la même chose avec l’attention. Qu’est-ce que l’arrivée de l’IA change des enjeux attentionnels ? Mon dernier livre s’appelle « Cultiver la curiosité à l’ère de la délégation algorithmique » (Editions de l’Aube). Il me semble désormais plus intéressant de parler de curiosité que d’attention. Avec les IA, on a l’impression d’être à l’âge d’or de la curiosité. On écrit un prompt et en quelques fractions de secondes on a une réponse à toutes nos questions. Mais la curiosité est un processus de recherche, de tâtonnements – on revient à la distraction centripète. Dans les fables, on parle de Pandore ou de la femme de Barbe Bleue : des femmes insubordonnées qui transgressent les règles en voulant savoir ce qu’elles sont pas censées connaitre. Elles ne sont pas attentives à la bonne chose. Quand on parle d’économie de l’attention, l’attention est toujours conjuguée au passif : elle est capturée, vendue, marchandisée… La curiosité, au contraire, est endogène. Personne ne dit à la femme de Barbe Bleue d’aller ouvrir cette porte qui lui est interdite : c’est elle qui a une pulsion de savoir. Sortir du caractère passif de l’attention pour entrer dans une approche active, c’est ce que propose ce collectif « The Friends of Attention » auteurs d’Attensité!, via la figure de « l’attentionnaute ». Très souvent, nous faisons déjà des choses pour le plaisir, pour l’art, pour le jeu, pour le sport. L’activisme attentionnel nous invite à devenir conscient des enjeux politiques de cette attention active (plutôt que seulement réactive). Il n’y a pas besoin de beaucoup d’efforts pour devenir attentionnaute, on l’est déjà tous un peu, dès lors qu’on est curieux et qu’on se soucie des autres. Notre critique d’Attensité L’écologie de l’attention se met en mode activiste Depuis ses premiers pas sous la plume d’Yves Citton avec Pour une écologie de l’attention, l’économie de l’attention a emprunté à l’écologie : dans sa critique de l’extractivisme, soit l’exploitation massive des ressources, ici attentionnelles, là naturelle ; dans son soin nécessaire à son environnement et ses écosystèmes. Dans Attensité ! Manifeste du mouvement de libération de l’attention (La Découverte, 2026), le collectif international d’activistes, d’artistes et de chercheurs et chercheuses The Friends of Attention continue de filer la métaphore. Près de 20 plus tard, l’écologie de l’attention, comme celle de notre planète, se fait plus urgente et engagée, face à des processus de destruction de plus en plus globaux. Ici, l’extraction est passée à la fracturation (fracking en anglais) : l’attention (comme les ressources naturelles) se faisant de plus en plus rare dans un environnement de saturation informationnelle, l’économie de l’attention va chercher plus profond, au prix de dommages de plus en plus importants. « La fracturation hydraulique n’extrait les ressources qu’en fragmentant et saccageant les milieux dont elles sont extraites », écrit le collectif. La préservation de notre environnement attentionnel est pourtant, selon le collectif, au cœur des maux de nos sociétés. « Ce n’est rien moins que l’avenir du monde qui est en jeu : notre avenir en tant qu’être non-inhumain·es. » Attensité ! est un manifeste et ne s’embarrasse pas de nuances. Les mots utilisés sont durs, voire violents. La fracturation hydraulique est du « vol », de la « biopiraterie » et réduirait notre environnement, tel dans Matrix, à « une ferme industrielle d’échelle mondiale qui extrait du profit de milliards d’humains végétatifs suspendus dans un réseau infini les yeux vitreux ». Ami·es activistes de l’attention, acceptez cette pilule rouge (couleur de la couverture) et ouvrez les yeux sur les ficelles des Big Tech qui mettent nos santés mentales en crise pour quelques milliards de plus. Pas de fatalité, nous dit cependant le collectif. Nous sommes tous attentionnautes : des voyageurs de l’attention prêts à exercer notre « bien-être attentionnel ». « Nous sommes convaincu·es que les historien·nes du futur regarderont l’année 2010 avec le même étonnement que nous ressentons en comprenant que personne ne faisait de « jogging » en 1960 », écrivent-ils dans une analogie étrangement efficace. Pour cela, le collectif donne une méthode : s’organiser – et donc agir en collectif – ; sanctuariser – en créant des espaces où notre attention est préservée de la fracturation (pensez bibliothèque ou votre cuisine) – ; étudier – pratiquez, approfondissez, exercez votre attention, entraînez votre curiosité. De ce manifeste on retient la volonté d’agir, la promesse d’une alternative plus joyeuse et surtout, le sentiment que tout est possible. Car comme l’écrit le collectif : « Toutes les révolutions commencent par la même intuition : les choses n’ont pas à être ce qu’elles sont ».